Oncle Minh (Émile Lejeune) et le «village oublié» C.A.F.I. à Sainte Livrade sur Lot

En février 2012, j’ai pris l’avion pour le Vietnam, mon père était malade. Je n’ai plus jamais l’occasion de revoir Émile Lejeune vivant. Paul Émile Albert Lejeune, ou Bác Minh (en Vietnamien), nommé la mémoire de Sainte-Livrade, nous a quitté un jour froid au mois de février, le 03 février 2012. La cérémonie bouddhiste de ses obsèques a eu lieu le 06 février 2012. Mon père est décédé au mois de mars 2012.

Émile m’a confié son trésor: sa protestation intitulée « Une simple Constatation du 10.12.2004 ».

À la mémoire d’ Émile je vous invite de lire un extrait du livre « Dấu xưa…Tản mạn lịch sử nhà Nguyễn – Les traces de l’histoire, Essais sur la dynastie Nguyen » de Mathilde Tuyet Tran, publié en France en 2010, ISBN 978-2-9536096-0-8

Oncle Minh (Émile Lejeune) et le «village oublié» C.A.F.I. à Sainte Livrade sur Lot

Un camp, oublié pour la France et le monde entier à Sainte Livrade sur Lot, ressemblant à un camp de concentration de juifs, est le «Terminus» pour plusieurs français rapatriés d’Indochine.

Après la signature de la convention Genève en 1954, la France fût dans l’obligation de retirer ses troupes, ses personnels et de quitter le lieu qu’elle avait intitulé Indochine. Des sites d’accueil doivent être trouvés et réservés pour les français de retour d’Indochine. Dès mars 1956 les Français rapatriés d’Indochine ont été distribués dans les camps Sainte-Livrade, Bias, Noyant d’Allier, Vigeant, Creusse, Saint-Laurent d’Acre, Sainte-Marguerite et Marseille.

Sur ordre de Valéry Giscard d’Estaing, directeur adjoint du cabinet d’Edgar Faure, Président du Conseil à l’époque, en septembre 1955, une ancienne usine militaire de fabrication de poudre, sur les rives du Lot, dans la commune de Sainte Livrade sur Lot, est baptisée „Cité d’Accueil des Rapatriés d’Indochine» (C.A.R.I.), gérée par le Ministère des affaires sociales. Ce nom, changé une première fois en «Centre d’Accueil des Français d’Indochine Française (C.A.F.I.F.), est finalement devenu le „Centre d’Accueil des Français d’Indochine„ (C.A.F.I.). Pour la population de Sainte Livrade, c’est «le camp», et leurs ayant droits parlaient du «Camp», pas de maison, ni de résidence.

En 1981 la commune de Sainte-Livrade sur Lot a acheté le camp C.A.F.I. au gouvernement pour la modique somme de 300.000 francs, mais aucune amélioration ni aménagement n’a été prévu par la suite.

Au fur et à mesure, durant des années, certains habitants du camp avec leurs propres économies, ont versé une couche de ciment sur le sol en terre battue de leurs trois pièces distribuées, installé un poêle à mazout, un évier pour faire la vaisselle, un lavabo et finalement le grand luxe: une douche et un wc à l’intérieur de leur habitation. À l’extérieur, pour couper le vent et se protéger du soleil, ils ont mis les bâches ou les tôles par ci par là. Les pots de fleurs, des herbes aromatiques embellissent leurs portes d’entrées. Un grand nombre de chats errants animent le quartier, silencieux comme un désert. Treize chats égarés dans ce camp trouvent asile chez oncle Minh. Les habitants du «Camp» ont tout fait pour rendre les baraques habitables, mais surtout, pour se donner une impression de «chez soi».

Aujourd’hui, en 2009, le panneau peint en bleu, rouillé, délavé par le temps, portant le nom C.A.F.I. a été démonté définitivement. La commune est en train de démolir les baraques inoccupées, les vieux ayant droits sont décédés et les jeunes sont partis, pour rebâtir des maisons neuves à location lucrative. Les premières baraques ont déjà été rasées, on peut voir deux constructions neuves en cours d’achèvement qui vont abriter les deux commerces asiatiques du C.A.F.I.

Oncle Minh, 89 ans, regarde le changement avec les yeux qui brillent ironiquement: «On va habiter dans une de ces maisons neuves avant de mourir», lui qui a résisté durant 53 trois ans dans un camp entouré par des barbelés avec des rangées de bâtiments sans chauffage, les toilettes et les douches communes, installées à l’extérieur, entre les baraques.

A l’arrivée par bateau, chaque Français d’Indochine a reçu une paillasse, un coussin et une couverture pour dormir sur un lit de camp. Les gens, se posent la question principale, ils sont français ou il ne sont pas français? On ignore que, pour être reconnu comme «ayant droit» dans ce camp, il faut que la personne ait un parent français (souvent le père), porte un nom de famille français et soit de nationalité française. Ils sont stigmatisés par la population qui les nomment : «les gens du camp». Au départ l’administration les gardaient comme on garde les fous, les prisonniers: les visites dans les camps étaient interdites, sauf avec la permission du chef de camp, les ayant droit devaient demander des permissions de sorties, de travaille, il était interdit de posséder un véhicule, le camp était entouré de barbelés, les heures d’ouverture étaient fixes.

C’est ça, la patrie des Français?

Fils d’un magistrat français dans la province de Vinh et d’une princesse d’An Nam de haut rang, sa mère est la petite-fille en ligne direct du 2 ème empereur des Nguyễn, Empereur Minh Mạng, né le 02 janvier 1921 à Vinh, oncle Minh est né français, porte des noms: Paul Émile Albert Lejeune et Cao La Khai, ou Minh en Vietnamien.

Son père, Georges Marie René Lejeune, rentré à Marseille en 1930, accompagné par son cuisinier, pour se faire soigner, est décédé suite à l’opération et enterré à Marseille. Émile est devenu orphelin de son père à l’âge de 9 ans, son premier malheur. Un «ami» de son père, le notaire véreux Ackein a profité du décès de Georges Lejeune pour voler toute la fortune de la famille: les plantations de café et de thé, les mines d’or, de bauxite, de charbon, les «titres au porteur» des sociétés anonymes… Émile: «quand je suis sorti de son étude j’héritais d’une bouteille de sirop de grenadine et d’une paire de bottines!». Le dit notaire se fit ensuite passer pour fou et rapatrié «sanitaire» !

Un autre (vrai) ami, Yves Chatel, alors résident supérieur en Annam, aidait Émile à terminer son baccalauréat en 1940. En 1941, à vingt ans, Émile doit alors effectuer son service militaire prévu pour un an. Il envisage de reprendre les études plus tard, mais pris dans les turbulences de la deuxième guerre mondiale il doit rester dans l’armée française.

Le 09 mars 1945, le jour de coup de force japonais, Émile, comme tous les militaires français d’Indochine était mis en prison par les Japonais à Lạng Sơn, son deuxième malheur. Sous les bombardements des américains, les prisonniers français comme les forces militaires japonaises ont subi des pertes importantes. Dès que les Japonais, fou furieux, ont commencé à décapiter les militaires français, Émile a cherché une occasion pour s’évader.

Une vieille mère vietnamienne lui a procuré un costume civil blanc, et avec une paire de lunettes, le crâne rasé comme un japonais, Émile, quittait discrètement Lạng Sơn, longeant à pied la ligne de chemin de fer, vers le sud où se trouvait encore sa mère. Le voyage ne fût pas de tout repos, les Japonais étaient partout et traquaient les Français.

Émile était parti avec une petite réserve de sucre dérobé à Lạng Sơn, se nourrissant aussi de fruits sauvages et de temps en temps d’un repas chaud, de bananes d’une mère qui avait pitié de lui. Durant sa captivité a Lạng Sơn Émile a eut le temps d’apprendre quelques mots de Japonais qui lui ont sauvé la vie, quand, arrivé à Ninh Bình un soldat Japonais lui a demandé l’heure et qu’il eut le réflexe de lui répondre « watakusi wa to kei ney» (je n’ai pas de montre) ! Mais arrivé à Vinh, sa ville natale, à près de 800 km au sud de Lạng Sơn, Émile est dénoncé, et de nouveau prisonnier des Japonais.

Hiroshima est bombardée le 6 août, Nagasaki le 9 août, le 15 août 1945, jour de la capitulation du Japon, lui a sauvé la vie. Avec 50 autres prisonniers français, ils étaient libérés par les Japonais.

Maîtrisant parfaitement les deux langues françaises et vietnamiennes, Émile rentrait comme officier dans le Comité de relation franco-vietnamien pour les négociations avec la force Viet Minh (M.M.L.C). Les négociations tournent mal et, troisième malheur de sa vie, il se retrouve prisonnier cette fois ci du Viet Minh, durant 7 ans, de 1946 à 1953, année de sa libération. En 1955 il était à Saïgon, attendant la libération de sa mère mise aux arrêts à Huế. Finalement, en 1956, Émile et sa mère débarquaient à Marseille, Français rapatriés d’ Indochine.

Son quatrième malheur a commencé dans les camps C.A.F.I. à Sainte-Livrade sur Lot.

L’an 2009, 53 ans se sont écoulés, Émile vit toujours dans sa baraque avec sa femme, handicapée, et ses treize chats errants. Ils sont encore 17 vieux de «l’époque».

Il écrit dans son Oraison funèbre de la C.A.F.I.F., titré «C.A.F.I.F. mon amour», des lignes comme un feu en colère pleurant tous ceux qui sont morts dans l’oubli de la patrie, la France, dans le camp C.A.F.I.F. à Sainte-Livrade sur Lot:

„ Bientôt un rejeton sans passé va prendre ta place hélas ! Vas, suis ton destin. Les rapatriés d‘Indochine française de disent Adieu ! Ils t‘aiment bien tu sais. „

Puis dans «Une simple Constatation» du 10.12.2004 il écrit encore :

„ Les „Mamies“ rapatriées d‘Indochine Française, embarquées d‘urgence avec leurs très nombreux enfants, sur des cargos à destination de leur mère patrie, la Noble France, à la suite de la très cuisante défaite de Dien Bien Phu, ont tout fait pour se montrer dignes, en s‘adaptant à une nouvelle vie sur une terre qui leur était totalement inconnue….

…Monsieur et Madame Blanc n‘avaient jamais pu oublier leur chien Kiki qui se jeta à l‘eau pour nager jusqu‘à atteindre le bateau. Même lui tenait à rester Français…c‘est saisissant…non ?

…Imaginez encore leurs appréhensions, leurs inquiétudes au sujet de leur devenir, de leurs nouvelles aventures, sous la coupe de ceux et celles qui vont les embrigader et leur faire subir des contraintes peu louables de toutes sortes, par exemple: Interdiction d‘avoir des soi-disant objets montrant des signes extérieurs de richesse sous peine d‘expulsion (voiture, télévision, mobylette..), contraintes multiples, couvre-feu le soir, invitations soumises à autorisation. etc…

Elles, qui ne s’étaient jamais embourbées dans les champs de haricots et n‘avaient jamais humées les effluves des usines. Eh bien! Elles se lançaient dans la bataille pour survivre et aussi pour se procurer de quoi leur permettre de nourrir leurs enfants, de bien les éduquer et les envoyer à l‘école s‘instruire correctement afin qu‘ils gagnent leur place au soleil.

En l‘an 2004, la plupart d‘entre elles sont couchées au boulevard des allongés de Ste Livrade sur Lot…

Est-ce l‘amiante et la peinture au plomb qui furent la cause des décès de certains habitants du C.A.F.I.?

Et si, plus de quarante après, les Élus découvrent après enquête sur l‘insalubrité, que les décès étaient dus à l‘amiante et au plomb, alors sur qui tomberait la responsabilité, et, en l‘occurrence, qui réglerait les indemnités aux familles des victimes de cette insalubrité?

Jeter un pavé dans la mare pour occasionner les troubles n‘est jamais raisonnable…ARRÊTEZ, COCHER!

Pourquoi ne va-t-on pas leur rendre visite individuellement pour recueillir leurs doléances? … Mesdames, Messieurs, à moins qu‘en voulant leur apporter le bonheur, vous vous trompiez de procédé. „

Il garde encore quelques souvenirs de la famille impériale de Huê’, en montrant les pages imprimées de l’appel du Prince Vinh San et son testament politique, adressé à tous les vietnamiens à la fin de la deuxième guerre mondiale, oncle Minh dit d’un air triste:

«C’est dommage! L’empereur Duy Tan était un espoir!»

Sa mère, la princesse est décédée en 1988, enterrée à Bias, 19 km de Sainte-Livrade sur Lot. Émile décrit ses derniers jours:

„ Mourir un huit août 1988 sur un lit métallique surmonté d‘une paillasse bourré de crin et d‘herbe sèche (hors service de l‘armée) pour une princesse c‘était quand même peu commun et pourtant elle n’en a jamais fait cas…“

En montrant la pièce à droite de l’entrée, Émile m’a dit en Vietnamien :

«Tu sais, mon enfant, ma mère est morte dans cette pièce, sur ce lit, je vais mourir sur ce lit aussi.»

Le camp C.A.F.I. de Sainte Livrade sur Lot et cette chambre dans sa baraque est sa dernière demeure, son pays, sa patrie, La France.

Au printemps 2009 j’ai encore eu l’occasion de revoir Émile et sa femme dans sa baraque. Rien n’est changé depuis les trois autres visites. Même pire, sa femme ne peut plus faire la vaisselle (à la main) dans la cuisine (un réchaud deux plaques sur une table, depuis toujours), car les égouts sont bouchés, elle doit emmener toutes les vaisselles à laver à la fontaine extérieure. Il y a toujours au moins treize chats chez lui. Son képi n’a pas bougé, accroché à un clou au dessus de la porte de sa chambre.

Quittant Émile je garde le souvenir d’un homme sage et tendre, d’un accent typique de la Province de Vinh quand il parle en Vietnamien, d’un Français parfait quand il le parle, des yeux qui brillent malicieusement et le son des prières bouddhistes sortant d’une petite boite qu’il porte sur un cordon au tour de son cou.

Sa femme handicapée, humble et gentille, Madame Martine Lejeune, née Tran, mérite tous les respects et admirations. © MTT 2010

Madame et Monsieur Georges Vinh San, madame Martine Lejeune, monsieur Émile Lejeune, Mathilde Tuyet Tran - Photo: © MTT

Madame et Monsieur Georges Vinh San, madame Martine Lejeune, monsieur Émile Lejeune, Mathilde Tuyet Tran – Photo: © MTT 2009